L'objet sorti de la mer fascine, il renvoie à l'idée de trésor englouti, oublié et brutalement resurgi.
            L'objet produit le choc émotionnel d'une magique levée d'amnésie... On se laisse à rêver devant ces poteries usuelles ou ces témoins d'une vie quotidienne dont les banalités nous sont devenues étrangères.
            Sortis de l'oubli et de leur linceul marin ils sont bien là ! Ils attestent de l'existence de gens qui, comme nous, ont vécu, se sont pensés au centre du monde. Brutalement ils se rappellent à notre souvenir...
            Sur ces objets produits par l'ingéniosité humaine, la mer a imprimé une logique plus ancienne, celle de la vie. Les organismes marins ont tissé leurs réseaux en colonisant la rondeur des surfaces : arabesques des serpules, efflorescences et dentelles des bryozoaires, éventails des gorgones témoignent de l'appétit vital du biologique.
            L'ordre naturel explose sur les surfaces éphémères de l'artifice. Ces bouteilles irisées par le temps, encroûtées par des résilles naturelles renvoient au principe d'entropie : tout objet organisé doit disparaître englouti par les beautés du chaos.
            L'inépuisable effort humain pour s'en démarquer est toujours, comme dans le mythe de Sisyphe, voué à l'échec... La mort a toujours raison !
            Le regard se perd dans la contemplation d'objets à la beauté immanente à l'interface du monde aérien et sous-marin... Cette beauté est surhumaine. La pensée en contemplant ces objets suspend son infernal manège... Elle demeure, mais non le penseur, provisoirement annihilé, comme par l'effet d'un jardin Zen...
            Le premier hominidé fuyant son propre néant a rêvé qu'il était homme. Depuis, cet ego de théâtre, rêvé de toutes pièces, erre tragiquement comme la créature du Dr Frankenstein. Comme le vaisseau fantôme des légendes marines ce personnage fictif divague dans les houles, les ressacs et les courants d'une mer intérieure où il s'efforce depuis des millénaires à surnager malgré l'inévitable échéance de la mort... destin paradoxal pour une entité qui n'a jamais existé !
            Quel sage éveillé, quel psychanalyste radical guérira ce singe qui dort debout des affres d'une absurde image intérieure qui ne vise qu'occulter son propre vide ?
            Qui pourra convaincre cet animal trop conscient et fou de terreur de ne plus alimenter une fiction inutile ?
            Qui pourra persuader cette créature trop confortée par l'illusion d'exister, de se réveiller pour laisser place à la pensée non centrée de la spontanéité animale perdue ?

   

                       Jacques Collina-Girard

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